Rencontre avec Annie Ernaux, à l'occasion de la parution de Journal du dehors (1993)  

  En quoi consiste ce Journal du dehors ?

  Annie Ernaux Ce texte est fait de fragments, d'éclats de réalité. De 1985 à 1992, j'ai eu envie de transcrire, de façon très irrégulière, ce que j'avais vu, entendu, dans cet au-dehors qui fait partie de ma vie, dans ces lieux où je vis : la ville nouvelle, le supermarché, le R.E.R. Journal du dehors, aussi, par opposition au journal intime que je tiens par ailleurs, mais que je ne souhaite pas livrer.

  À travers ces instantanés, vous semblez à la recherche d'une vérité sur vous-même...

  Annie Ernaux C'est vrai. J'avais été frappée, un jour dans le train pour Saint-Lazare, par les propos d'une vieille dame qui disait à un jeune garçon : « Mais enfin, pourquoi veux-tu voyager, tu n'es pas bien là où tu es ? » Celui-ci a longuement réfléchi et a fini par dire : « On voit des gens. » Pour moi, c'est exactement de cela qu'il s'agit : de voir des gens pour pouvoir saisir le monde réel, ce monde où je vis ici et maintenant. Car notre mémoire est dans les autres : un geste, une phrase, un regard me rappellent mes origines sociales, un fragment de mon passé, quelqu'un que j'ai aimé.

  Volontairement ou non, vous êtes presque absente de ce Journal du dehors...

  Annie Ernaux Quand je suis au dehors, ma personne est néantisée. Je n'existe pas. Je suis traversée par les gens et leur existence, j'ai vraiment cette impression d'être moi-même un lieu de passage. Et ce Journal est une tentative de dire l'extériorité pour exprimer l'intériorité. C'est un journal intime extérieur. Je crois très fortement que c'est dans les autres que l'on découvre des vérités sur soi.

  En fait, vous vous révélez plus dans Journal du dehors que dans les propos intimes de Passion simple...

  Annie Ernaux Oui. Et ce Journal du dehors peut être considéré comme une nouvelle forme d'écriture intime.

  

© www.gallimard.fr, 2004

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